---=== Bon sens, mauvais genre ===---
"Bon sens (locution) : raison, évidence partagée par le plus grand nombre. S'emploie généralement à l'égard d'une notion compréhensible par tous."
Le genre est une notion compréhensible par tous. Dans toutes ses acceptions. Mais dans l'une d'elles, elle n'est pas partagée, loin s'en faut : quand on l'associe à la personne, ou qu'on la confond avec le sexe.
J'eus à expliquer cette différence à mon responsable hiérarchique au sujet d'un document réglementaire, le "document unique d'évaluation des risques professionnels" (ou DUERP, ou simplement "document unique") : je soulignai que ce document pouvait être... genré.
Immédiatement, lever de bouclier sur le mode "il ne faut pas ranger les gens dans des cases, des catégories : ce serait de la discrimination".
Ben voyons.
Je lui expliquai alors qu'à l'évidence, il existait des risques professionnels auxquels les femmes étaient davantage - si ce n'est exclusivement - exposées que les hommes, et vice versa, et que ça dépassait même largement ce cadre, pour s'étendre aux personnes en situation de handicap ou aux personnes discriminées pour la couleur de leur peau, leur religion, leur ethnie, et bien d'autres raisons.
J'eus droit, pour toute réponse, à : "tu vois, tu viens de catégoriser les personnes, alors que les risques professionnels s'appliquent à tous, à partir du moment où on exerce le même métier".
Je lui fis alors remarquer qu'à l'évidence, les femmes composaient la grande majorité des cas de harcèlement sexuel ; qu'elles n'étaient pas exposées, à métier identique, à la même charge mentale que les hommes car majoritairement elles devaient assumer les charges familiales ; qu'elles étaient confrontées à un plafond de verre.
Je pris soin de ne pas rentrer dans d'autres considérations, comme les minorités ; déjà, faire comprendre les différences entre hommes et femmes, en termes d'exposition aux risques professionnels, ça paraissait beaucoup. Pour un responsable qui doit théoriquement assumer l'obligation de sécurité incombant à l'employeur, et déléguée à lui par ce dernier, ça me semble un peu "court", mais bon, on en est là.
Ce qui le fit fait sursauter, j'en suis convaincu, c'est le terme : "genré".
J'invitai mon chef à se renseigner sur ce que ça signifiait au lieu de s'imprégner de ce qu'il pouvait entendre çà et là sur le sujet, pour qu'il se forge son propre avis. Ce qui supposait de s'adresser à des personnes qui savaient l'expliquer au lieu de relayer leurs propres opinions.
Ma tentative fut vaine.
De fait, nous vivons dans un monde où la connaissance est largement accessible, comme jamais elle ne l'a été, mais où elle est à nouveau dévoyée par une minorité bruyante et dangereuse. Dangereuse, parce qu'elle détient le pouvoir. Ici, il est hiérarchique. Dans d'autres cas, il est politique, social, sociétal, syndical, que sais-je encore.
Je comprends, mieux que jamais, pourquoi le co-inventeur du World Wide Web, Robert Cailleau, s'est retiré d'Internet quand il l'a vu phagocyté par les "marchands du temple", lui qui y voyait au contraire l'aboutissement d'un idéal : celui de la connaissance et, in fine, de la tolérance et de la paix.
Peut-être, après tout, n'est-ce là que l'expression de l'humanité et de son imperfection. Oui, la vacuité, la rigidité d'esprit, l'intransigeance, le racisme, la haine sont des traits humains, comme l'ouverture d'esprit, la bienveillance, l'empathie, la compréhension, l'amour. Et au milieu il y a les traits qui peuvent servir aussi bien le côté clair ou le côté obscur de l'humanité, comme l'intelligence.
Mais j'ai senti, lors de ce simple épisode dans le cadre de mon travail, la pesanteur et l'ampleur des efforts qu'il faut aujourd'hui déployer pour faire en sorte que quelqu'un se renseigne sur une notion dont il ignore tout, ou dont il s'est fait une idée en faisant siens des "on-dit". Je ne parle même pas de faire douter la personne : juste qu'elle se dise "lui, il me dit ça ; a priori je pense qu'il est dans le vrai (ou dans le faux), mais je vais quand même vérifier en croisant plusieurs sources sûres, ou auprès de gens qui vivent ça".
C'est un éternel recommencement.
En tout cas, aujourd'hui, s'il y a bien une chose dont je suis sûr, c'est que le bon sens fait mauvais genre !